L’Afrique de l’Ouest traverse une recomposition géopolitique sans précédent, figée dans une logique de blocs qui semblait irréversible. Le retrait fracassant du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), au profit de leur propre Confédération dénommée Alliance des Etats du Sahel (Aes), a brisé l’unité institutionnelle de la région. C’est dans ce contexte de rupture profonde que l’élection du président Romuald Wadagni a rebattu les cartes diplomatiques. Sa posture diplomatique est à l’opposé de celle de la fermeté de son prédécesseur Patrice Talon. Cette offensive diplomatique, axée sur le pragmatisme économique et la sécurité transfrontalière, positionne le Bénin comme un médiateur stratégique inattendu. Dès lors, une question centrale se pose : la tournée régionale du président Wadagni peut-elle rapprocher l’Aes et la Cédéao, ou se heurtera-t-elle à des blocages?
Romuald Wadagni s’impose comme une figure de consensus capable de restaurer le dialogue là où les institutions régionales ont échoué. En invitant les délégations sahéliennes à ses côtés et en initiant ce marathon diplomatique, Wadagni a rompu avec l’image d’un Bénin aligné sur les sanctions dures de la Cédéao. Cette politique de la main tendue a immédiatement brisé la glace avec Niamey, Bamako et Ouagadougou. Le Bénin et les pays de l’Aes ont un intérêt vital partagé. Le port de Cotonou a besoin du transit sahélien, tandis que le Niger, le Mali et le Burkina Faso dépendent des corridors côtiers pour leur approvisionnement. En abordant les discussions sous l’angle du commerce et de la libre circulation des marchandises, le président béninois réactive des leviers concrets qui dépassent les clivages politiques. En inscrivant habilement ses échanges dans le cadre de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), Wadagni utilise le dernier pont institutionnel intact qui lie encore les pays de l’Aes aux États côtiers. L’intégration monétaire (Fcfa) sert ici de passerelle technique neutre pour maintenir le dialogue. Face à la menace djihadiste qui descend du Sahel vers les pays du golfe de Guinée (notamment le nord du Bénin), Wadagni et ses homologues sahéliens partagent le même ennemi. La coopération militaire transfrontalière s’impose comme un terrain d’entente naturel pour réamorcer la confiance entre blocs.
Potentiels blocages
Malgré l’habileté de sa démarche, l’action du président béninois se heurte à des réalités géopolitiques profondes que la seule diplomatie bilatérale ne peut dissoudre. Les régimes de l’Aes fondent leur légitimité sur la rupture radicale avec la Cédéao, perçue comme un instrument d’influence étrangère. La création de la Confédération de l’Aes scelle un choix souverain difficilement réversible à court terme. Pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger, tout retour en arrière institutionnel équivaudrait à un désaveu politique. Le Bénin, puissance économique intermédiaire, ne dispose pas du poids politique nécessaire pour imposer des concessions à des acteurs majeurs comme le Nigeria (qui préside souvent aux destinées de la Cédéao) ou la Côte d’Ivoire. Si Abuja ou Abidjan maintiennent des lignes dures, les efforts de Cotonou resteront limités à des accords de voisinage. Les succès actuels de la tournée Wadagni (réouverture des frontières, relance des commissions mixtes de transport) règlent des litiges d’État à État. Toutefois, accumuler des accords bilatéraux ne suffit pas à créer une passerelle multilatérale entre deux organisations (Aes et Cédéao) dont les chartes et les visions du monde s’opposent.
En définitive, Romuald Wadagni n’est sans doute pas le médiateur providentiel qui scellera la réunification institutionnelle de l’Afrique de l’Ouest. Le divorce politique entre l’Aes et la Cédéao est trop profond pour être effacé par une seule tournée présidentielle.
Cependant, son initiative est loin d’être vaine. En choisissant la voie de la Realpolitik et du pragmatisme économique, le président béninois dessine les contours d’une diplomatie de coexistence pacifique. À défaut de réconcilier les structures, la méthode Wadagni permet de préserver les flux commerciaux, de sécuriser les frontières communes et de maintenir un canal de communication ouvert. C’est là le véritable succès, réaliste et mesuré, de son pari sahélien.
Sergino Lokossou
L’article Aes-Cédéao : Le pari sahélien de Romuald Wadagni est apparu en premier sur LE MATINAL.
LE MATINAL
Comments